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   L’Eglise voit dans l’homme un être d’une incomparable dignité car le Christ « par son incarnation, s’est en quelque sorte uni lui-même à tout homme » (GS 22) Nous sommes invités à reconnaître en quiconque, proche ou lointain, connu ou inconnu, et surtout dans le pauvre, en celui qui souffre, un frère « pour lequel le Christ est mort » (1 Co8, 11). Je soulignerai dans un premier temps le primat de la personne humaine pour m’attacher ensuite à un point d’application essentiel de ce postulat : la communauté de travail.

I. Primat de la personne humaine

     Dans l’enseignement de l’Eglise, la communauté humaine exprime la personne humaine et ce qui est premier c’est la personne.

Un des lieux essentiels de la communauté humaine, c’est le travail, l’activité humaine. La fin de toute activité, c’est la personne humaine qui ne doit donc jamais devenir un moyen : les hommes se rencontrent, mettent en œuvre leur savoir, leurs avoirs et leur créativité. La pensée sociale ou plutôt sociétale de l’Eglise, qui concerne tous les domaines de la vie en société, a une parole sur tout ce que les chrétiens proposent pour vivre ensemble. La vie sociale, la communauté humaine expriment la personne humaine. L’homme représente le cœur et l’âme de l’enseignement social catholique parce qu’il est à l’image de Dieu.

C’est dans la dimension sociale, au sein de la communauté humaine que se révèle la relation entre Dieu et l’homme. L’homme n’est pas un être solitaire, mais plutôt « de par sa nature profonde, un être social et, sans relations avec autrui, il ne peut ni vivre ni épanouir ses qualités. »

L’affirmation de la primauté de la personne ne doit pas correspondre à une vision individualiste ou massifiée. «  Les individus ne nous apparaissent pas sans liaison entre eux, comme des grains de sable, mais bien au contraire unis par des relations organiques, harmonieuses et mutuelles. » L’homme existe donc avant tout comme subjectivité, comme être unique et inimitable. La personne humaine doit toujours être comprise dans sa singularité. L’ordre social et son progrès doivent toujours tourner au bien des personnes puisque l’ordre des choses, ce qui rend possible la croissance commune et personnelle de tous, c’est la reconnaissance de la dignité humaine. Pour favoriser la croissance, il est nécessaire de soutenir les plus petits, d’assurer effectivement les conditions d’égalité entre l’homme et la femme et de garantir une égalité objective entre les diverses classes sociales devant la loi.

« La personne est de par sa constitution un être social. » La vie communautaire est une caractéristique naturelle qui distingue l’homme du reste des créatures terrestres. Cette caractéristique relationnelle acquiert à la lumière de la foi un sens plus profond et plus stable. La personne humaine est faite à l’image et à la ressemblance de Dieu (Gn1,26), elle est constituée dans l’univers visible pour vivre en société et pour dominer la terre et d’emblée, elle est appelée à la vie sociale.

II.  La communauté de travail.

Un des points d’application de ces réflexions sur la personne et la communauté, c’est le travail.

« La doctrine sociale de l’Eglise estime que des relations authentiquement humaines, d’amitié et de socialité, de solidarité et de réciprocité, peuvent également être vécues même au sein de l’activité économique et pas seulement en dehors d’elle ou « après » elle. »

N’allons pas chercher à côté du travail pour mettre en œuvre le plan de Dieu. Soyons là où le Seigneur nous a placé  des acteurs de la civilisation de l’amour. Nous passons beaucoup de temps de notre vie au travail. Si nous avons d’autres activités c’est bien mais habitons ce lieu : c’est au travail que nous avons à bâtir une civilisation de l’amour, de l’amitié et de la solidarité. Parler de développement humain consiste à se demander si chaque personne considérée peut mettre en œuvre ses capacités au-delà d’un certain seuil minimal. On peut retenir deux éléments :

La construction de liens personnels ou interpersonnels est essentielle à la production de biens. « Quand tu veux construire un bateau, ne commence pas par rassembler du matériel mais éveille le goût de la mer. » disait Saint Exupéry. Comment rester ouvert à l’expérience des autres, savoir observer comment ils font, leur emprunter les idées, leur savoir-faire ? Il faut résister à la tentation de travailler ou de décider en solitaire.

Le travail est une réponse à l’appel de Dieu : le Seigneur a besoin de nous pour poursuivre sa création, faire un apport personnel à la réalisation du plan providentiel du Créateur qui œuvre pour le Bien commun. Au travail, nous pouvons susciter avec notre hiérarchie des communautés de personnes au service du bien commun. L’attention aux personnes, à la communauté productive, à la communion des talents, aux projets.

            Parfois, nous participons de la cupidité générale. Ainsi dans l’affaire Cahuzac, certains de ses pairs étaient affligés… « Le ministre s’est fait prendre comme un bleu… » Cette cupidité exprime le vide au niveau des valeurs et du sens. L’insatiable soif d’argent ou de pouvoir est l’expression d’une vanité infinie. On cherche à amasser pour acquérir un éphémère sentiment de complétude. Mais les richesses sont trompeuses.  « L’homme comblé ne dure pas : il ressemble au bétail qu’on abat. »

Le désir d’être vu et apprécié des autres, le souci de demeurer ou de parvenir en haut de l’échelle, constituent un argument implicite ou explicite en faveur du statu quo. On va du conformisme à la jalousie. Et puis, la conscience des problèmes fait parfois défaut. C’est la banalité du mal décrite par Hannah Harendt. Il y a un cloisonnement des tâches, un travail en silo : dès que l’on n’est responsable que d’un domaine précis et que l’on n’est aucunement incité à poser un regard plus large et transversal sur les effets de sa propre action et de l’activité de l’entreprise, la fermeture du champ d’analyse est programmée. C’est le syndrome du bon élève : on a passé des concours et on continue sur la logique compétitive, l’éthique d’excellence. La performance technique est assimilée à la performance morale.

Sur ces bases, les relations au travail sont parfois difficiles et certains parmi vous en ont peut-être déjà fait la douloureuse expérience. Il y a parfois de la violence. Un type de management autoritaire est contreproductif et peut favoriser le travail en flux tendu. Le souci de la personne et du bien commun nous appelle à être attentifs là où nous sommes à tout ce qui peut monter les gens les uns contre les autres, à ce qui pourrait profiter de la faiblesse de quelqu’un pour le mettre de côté. L’open space n’est pas la panacée : « Derrière cette ambiance cool, se cache une violence dans les relations au travail et un isolement de chacun sur son projet », constate Thomas Zuber, consultant et co-auteur de L’open space m’a tué, (Editions Hachette Littérature).

Face à ces ornières, nous avons le devoir de veiller et de résister. Les idoles du pouvoir et de l’argent nous fascinent tous et dans l’Evangile, nous voyons les plus proches de Jésus se disputer pour savoir qui est le plus grand. Nous sommes appelés à exercer ce que certains appellent une « veille éthique ». Il y a la question écologique, la recherche passionnée de nouveaux chemins et l’acceptation de transformations douloureuses.

« Ne faisons pas en sorte qu’à notre passage demeurent des signes de destruction et de mort qui frappent notre vie et celle des générations futures. En ce sens, je fais mienne la belle et prophétique plainte, exprimée il y a plusieurs années par les évêques des Philippines : « Une incroyable variété d’insectes vivait dans la forêt et ceux-ci étaient engagés dans toutes sortes de tâches propres […] Les oiseaux volaient dans l’air, leurs brillantes plumes et leur différents chants ajoutaient leurs couleurs et leurs mélodies à la verdure des bois […] Dieu a voulu cette terre pour nous, ses créatures particulières, mais non pour que nous puissions la détruire et la transformer en sol désertique […] Après une seule nuit de pluie, regarde vers les fleuves marron-chocolat, dans les parages, et souviens-toi qu’ils emportent le sang vivant de la terre vers la mer […] Comment les poissons pourront-ils nager dans cet égout comme le rio Pasig, et tant d’autres fleuves que nous avons contaminés ? Qui a transformé le merveilleux monde marin en cimetières sous-marins dépourvus de vie et de couleurs ? »

Pour cela, nous devons cultiver la polyphonie de la vie.

« Il y a peu d’hommes capables d’héberger en eux beaucoup de sentiments ; quand les avions approchent ils ne sont que peur. (…)Ils passent à côté de la plénitude de la vie. (…) Si par exemple nous songeons à notre devoir de répandre le calme autour de nous, la situation se modifie totalement ; la vie n’est pas refoulée dans une dimension unique, mais reste polyphone et à plusieurs dimensions. Quelle libération de pouvoir penser et de maintenir par la pensée cette pluralité de dimension ! »

Dans la vie professionnelle, cette attitude est féconde pour mettre chaque relation à sa place, pour se soucier de toutes les dimensions de la vie de ses collaborateurs, aussi bien que son environnement.

Conclusion : Attention aux fragiles

« Rendez le temps présent : la vie c'est maintenant !... Il faut vous désarmer devant un grand fragile, oubliez qui vous êtes ! Il faut vous renverser le cœur... Considérez les autres avec déférence, introduisez dans votre entreprise la fragilité performante ! ». Au travail comme ailleurs, il est essentiel qu’on porte attention aux autres et que le groupe sache prendre en charge le fragile. La fragilité est source de créativité, elle favorise l’esprit d’équipe. A tout moment, elle peut nous rattraper et il convient de savoir nous ménager, d’éviter les excès de vitesse, de revenir à l’essentiel, d’être dépendant, aimable. « La personne ne peut pas trouver sa propre réalisation uniquement en elle-même, c’est-à-dire indépendamment de son être « avec » et « pour » les autres. »

Pour terminer laissons la parole au Pape François :

« Tout comme la solidarité, l’éthique dérange ! Elle est considérée comme contre-productive ; comme trop humaine, car elle relativise l’argent et le pouvoir ; comme une menace, car elle refuse la manipulation et l’assujettissement de la personne. Car l’éthique conduit vers Dieu qui, lui, se situe en-dehors des catégories du marché. Dieu est considéré par ces financiers, économistes et politiques, comme étant incontrôlable Dieu incontrôlable ! -, dangereux même puisqu’il appelle l’homme à sa réalisation plénière et à l’indépendance des esclavages de tout genre. »